L'innovation en formation

Savez-vous, ce qu’est l’innovation en formation ?

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« La formation 6.0, devenez un expert en 3 min grâce au digital », « Nos formations sont 300% innovantes et 100% accessibles », « Formez-vous avec les outils de demain »

Voilà quelques exemples extrapolés d’arguments commerciaux que nous pourrions retrouver sur le web dès lors qu’il s’agit de vous proposer des « formations innovantes ». Pour autant la notion d’innovation en formation existe bel et bien. D’ailleurs de nombreux acteurs proposent aujourd’hui, des outils pertinents et accessibles destinés au secteur de la formation. Mais alors de quoi parlons-nous réellement quand il s’agit de s’interroger sur le caractère innovant d’une formation ?

LE CADRE DE L’INNOVATION

En premier lieu, il est opportun de rappeler ce qu’est l’innovation. En 1934, SCHUMPETER définit l’innovation de la manière suivante : « les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transports, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle ». Il proposera d’ailleurs 5 types d’innovation (procédés, organisationnelles, produit, nouvelles sources de matières premières, l’ouverture de nouveaux marchés).

Aujourd’hui, en entreprise, nous parlons en général de 4 types d’innovation :

  • L’innovation continue : l’amélioration d’un produit déjà existant
  • L’innovation adjacente : lancer un produit existant sur un nouveau marché
  • L’innovation de rupture (disruptive) : rendre un produit existant plus accessible par le plus grand nombre
  • L’innovation radicale : commercialiser un nouveau produit et créer un nouveau marché.

Le designer industriel Jay DOBLIN nous proposera, quant à lui, 10 types d’innovations classés en 3 groupes :

  • « CONFIGURATION » Organisation interne de la structure : business model, réseau (ex : l’open-innovation), structures (ex :l’Holacratie), processus (ex : lean management).
  • « OFFERING » Offre de produit ou service : performance produit, performance système.
  • « EXPERIENCE » Expérience client : services, canal, l’image de la marque, l’engagement client.

Ainsi, rappeler succinctement le cadre de l’innovation, nous permet rapidement de nous rendre compte de l’étendue du sujet. En effet, celui-ci nous paraît bien plus large qu’une simple évolution technologique. De fait, bien entendu, la formation paraît offrir un champ des possibles à l’innovation. Oui, mais dans quelle mesure ? Avant t’entamer le sujet, nous aimerions vous proposer un rapide arrêt.

PETIT ARRET HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans un précèdent article, nous avons abordé la notion de formation sous le spectre philosophique (FABRE) et éthique. Bien que l’innovation soit « LE » sujet d’actualité, aujourd’hui en formation, il est intéressant de souligner qu’il existe une approche philosophique qui induirait que l’innovation en formation n’existe pas. Pourquoi ? Et bien car cette approche est basée sur le principe que la formation fait partie intégrante des fonctions sociales « primaires » tel que l’éducation. Sur la base de ce principe, l’innovation ne serait pas applicable au « concept de la formation » dans son sens propre, mais aux modalités et moyens d’apprendre et de transmettre. Rappelons également, qu’il fut un temps où l’innovation avait une connotation négative car perturbatrice.

D’ailleurs, MONTAIGNE écrivait à ce sujet : « L’innovation est un grand lustre, mais elle est interdite en ce temps où nous sommes pressés et n’avons à nous défendre que de nouvelletés. […] Le monde n’est qu’une branloire pérenne. […] Quelque apparence qu’il y ait en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j’ai de perdre au change. […] Autrement, je ne me saurais garder de rouler sans cesse ». A cela, ajoutons également la définition de l’innovation de 1690 : « L’innovation est le changement d’une coutume, d’une chose établie depuis longtemps. En bonne politique, toutes les innovations sont dangereuses ». Fort heureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui et nous sommes convaincus que tous (également vous) voient en l’innovation un axe de progrès, de développement et d’évolution. Et évidemment, « la réticence au changement  » et à l’innovation n’est qu’ « un mythe complotiste », une invention tout droit sortie d’un studio hollywoodien…

OUI MAIS…

Pour revenir, plus sérieusement à notre sujet, de l’innovation en formation, il est intéressant de se positionner de la manière suivante : « Qu’est ce qui définit le nouveau ? ».  Le « nouveau » étant par définition une qualité d’existence éphémère, comment l’appréhender lorsque celui-ci apparait sur le descriptif d’une formation ? Qui décide de ce qui est nouveau en formation ? Est-ce l’organisme de formation, le formateur concepteur, le client ou les principes de l’innovation que nous avons défini plus haut ?

SI L’ON ANALYSE, LA DEFINITION CONCEPTUELLE DE L’INNOVATION EN FORMATION

D’abord, précisons qu’il n’existe aucune définition de l’« Innovation en Formation ». De fait, à défaut d’une définition stricte, la question de l’innovation de la formation s’analyserait autour de 5 composantes :

1. Le nouveau

Si l’on prend l’exemple d’une formation Chef de chantier dont la capacité visée serait d’analyser le comportement des structures (par rapport aux contraintes qu’elles subissent). Pour modalité, nous choisissons d’utiliser des « kaplas » en leur faisant bâtir une réplique d’un pont. Est-ce que nous pourrions qualifier cette formation comme innovante ? Pour information, il s’agissait d’une première approche de ce type dans le cadre de ce module. Dans ce cas précis, nous pourrions qualifier la formation de nouvelle. En effet, à cette époque, elle l’était pour le formateur et les stagiaires. En revanche, si par hasard, le formateur reproduit l’expérience avec d’autres ou que les stagiaires réutilisent des « kaplas » dans le cadre d’une autre formation, pourrait-on toujours parler d’innovation ?  

De cet exemple, nous pouvons conclure que le caractère « nouveau » d’une modalité de formation n’est pas à lui seul un critère d’innovation et dépend de celui qui prétend innover (en l’occurrence celui qui n’a jamais testé la modalité).  Comme le décrit CROS (2013), « en formation, il n’y a rien d’intrinsèquement nouveau. C’est toujours du nouveau relatif à un contexte ».

2. Le produit (l’outil utilisé en formation)

La semaine dernière, dans un précédent article, nous avons décrit le concept de la « personne plus » que nous qualifierons ici « d’outil ressource ». Ainsi, est-ce que si j’utilise une tablette en formation, un ordinateur portable ou un simulateur de conduite d’engin, je peux prétendre le caractère innovant par rapport à un confrère qui lui utiliserait un livre ou un engin de chantier ? Et bien, non car dans le cadre de la formation, ce n’est pas l’outil en lui-même qui est une innovation mais la manière dont celui-ci est introduit par le formateur. Nous parlons alors d’une innovation dans la relation « formateur-formé ».

3. La volonté de changer

L’innovation appelle de manière implicite le changement, et plus particulièrement un changement à connotation positive. Mais surtout « un changement volontaire, intentionnel et délibéré ». Ainsi, être contraint d’innover en formation n’apparait pas selon les auteurs (des sciences humaines) comme une innovation. Pour exemple, lors de la crise sanitaire COVID, nombreux d’entre nous ont été contraints d’avoir recours à la mise en place du distanciel, majoritairement en classe virtuelle. Bien que cette adaptation ait été nécessaire au regard de la situation, rappelons que nous avons contraint nos apprenants à changer leurs pratiques et à s’adapter à des modalités déployées en urgence.

4. L’éthique de l’action

L’innovation est portée par des convictions. L’innovation serait construite sur le principe de vouloir améliorer une situation. En effet, en agissant autrement que dans l’habitude, je suis dans l’innovation. Ainsi, dans l’exemple d’une formation prévention, je décide d’utiliser des tablettes dans le cadre d’une activité. Il s’avère que deux de mes stagiaires sont très éloignés des outils numériques. « Mais enfin, nous sommes en 2020 et vous êtes là pour apprendre ! ». A la fin de la journée, ceux-ci ont bien validé les compétences attendues avec l’outil prévu. Pour ma part, en tant que formateur, je considère que ma méthode est valable puisque l’objectif est atteint. En revanche, dans la souffrance, la douleur et un sentiment d’infériorité constant, pour mes apprenants. Peut-on dire que cette mesure et ma réponse étaient éthiques ?  Si non, alors il ne s’agissait en aucun cas d’une innovation en formation.

5. Le processus

Tendre à l’innovation appelle un processus de transformation globale, mis en œuvre sous différentes formes. C’est la remise en question face à l’inconnu qui devient le facteur de l’émergence de l’innovation : « gestion des aléas, aventure, incertitude, prise de risque et désordre ». C’est ce que nous appelons vulgairement « sortir de sa zone de confort ». Ainsi le processus d’innovation d’une formation serait d’abord relatif au fond (le cheminement cognitif proposé au stagiaire) plutôt qu’à la forme (l’outil utilisé). Évidemment, ce processus intègre l’environnement capacitant. C’est pourquoi, un casque VR, un simulateur, un tableau numérique ne constituent qu’une partie du processus de l’innovation.

Ainsi, plutôt que de parler de « formation innovante », il est plus opportun d’approcher l’innovation en formation comme une dynamique novatrice et contextualisée, portée par un objectif significatif : le développement des capacités. Elle doit s’inscrire dans une démarche volontaire, éthique comprenant un environnement capacitant qui favorise donc la stimulation cognitive.

MAIS ALORS, QUELS SONT LES CHAMPS DE L’INNOVATION EN FORMATION ?

Si l’on reprend quelques typologies selon Jay DOBLIN, que nous avons déjà abordé, nous pouvons imaginer, pour exemples, les champs d’innovation suivants :

  • Innovation par le réseau (l’open-innovation) : plusieurs acteurs de la formation collaborent ensemble en vue de créer des nouveaux modes d’apprentissage sur une problématique commune d’un secteur.
  • Innovation sur la performance de la formation : Comment recréer un environnement capacitant sur la base des retours d’études liées aux sciences cognitives ? Dans certains cas, l’utilisation du casque VR peut être une excellente solution si celui-ci est intégré comme outil facilitateur de l’apprentissage et non pas comme une fin en soi.
  • Innovation par le produit : concevoir une formation sur une thématique totalement nouvelle.
  • Innovation par le service : un organisme de formation propose à un apprenant un « credit-temps formation » d’une durée de validité d’un an. La consommation de ce crédit-temps est directement relié à un programme individualisé construit suite à son positionnement. Le stagiaire aurait le choix de venir se former aux plages qui lui conviennent et qui sont proposées régulièrement par le centre de formation. Sa présence en formation se ferait via une plateforme de réservation en ligne.
  • Innovation par l’engagement client :  un organisme de formation constitue un panel de clients (stagiaires et entreprises) afin de concevoir une nouvelle offre de formation avec eux.

LE SENS DONNE A L’INNOVATION EN FORMATION

Sur ces faits, nous pouvons noter que le champ de l’innovation en formation est bien plus large qu’il n’y paraît. Innover en formation ne repose pas sur la technologie déployée, mais sur le sens que l’on donne à cette même technologie.

Pour illustration, nous aimons utiliser l’exemple des formations « gâteau ». L’objectif principal de ces formations est d’être capable de réaliser un gâteau au chocolat en 1h30. Dans ce cadre, nous proposons deux formations avec deux modalités pédagogiques totalement différentes :

  1. Utiliser des outils traditionnels (fouet, casserole, spatule, bol doseur…)
  2. Utiliser un « appareil innovant » type COMPANION de Moulinex (#frenchtouch)

Question n°1 : Peut-on garantir que le choix d’une de ces modalités rendra la formation et le gâteau meilleur ?

Question n°2 : Est-ce que les prérequis nécessaires seront les mêmes pour chacune des formations ?

Question n°3 : Est-ce que les thématiques et séquences de formation conçues seront identiques, dans les deux cas ?

Si la réponse est NON aux trois questions, alors, il est évident que l’intégration de nouveaux outils et la spécificité des modalités déployées, induisent une conception pédagogique propre à chacune des deux formations. Pour rappel, elles visent néanmoins le même objectif et possèdent le même intitulé.

In fine, la seule question fondamentale à se poser avant de choisir l’une des deux formations n’est pas son caractère innovant. Mais bien, quelle méthode correspond le mieux à votre personnalité, vos usages et surtout à vos modes d’apprentissage ?

PS : « Nos formations gâteau au chocolat sont évidemment 100% innovantes et 100% accessibles »

Auteurs : Julien BELLAND, Ilhem HADEF

Pour aller plus loin :

  • BOURDIEU P. PASSERON J-C , Les Héritiers, Minuit, Paris
  • CROS. F « L’innovation en formation » Dictionnaire des concepts de la professionnalisation, DE BOECK SUPERIEUR, 2013 p.169-175
  • CROS F. , Politiques du changement, pratiques du changement, étude de trois dispositifs ministériels d’aide aux innovations en formation, « horizons pour la formation »
  • CROZIER M , On ne change pas la société par décrets, Grasset, Paris
  • FRASCATI A., La politique d’innovation en France, OCDE, ECONOMICA, p. 50
  • HUBERMAN M.A , Comment s’opèrent les changements en éducation : contribution à l’étude de l’innovation, UNESCO/BIE,Paris
  • LANGOUET G, Suffit-il d’innover ? PUF, Paris.
  • MERLEAU-PONTY M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, p.42
  • PEYREFITTE A., La société de confiance, Odile Jacob,Paris
  • SHUMPETER. J , Innovation et capitalisme
  • The Ten types of innovation, Doblin a Deloitte business: https://doblin.com/ten-types